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Ça m’a frappé en douceur, en plein coup de blues. Les yeux rivés sur la mer, cet horizon infini où mes pensées vaguaient et disparaissaient sans écho ; assis, dans ma chaise hamac, dos à ma cabane toujours en construction, faite et refaite quatre fois par les expériences du temps ; j’appréciais le spectacle extraordinairement si simple de la nature devant moi… Cette abondance de sens m’apparaissait enfin après de rudes journées…
Ce fût une véritable bataille pour en arriver là ; garder la foi dans chaque décision prise et y croire coûte que coûte…
Ce fût donc un de ces jours où l’on recherche dans ses souvenirs cette énergie qui nous a poussé au début… Je m’étais allumé un petit pet et m’autoproclamais chaman dans ma propre cérémonie. Je recherchais simplement l’équilibre ; je me sentais comme un funambule à son deuxième essai et j’avais besoin de désactiver un temps la notion de vertige dans mon esprit pour me retrouver avec mon instinct un instant…
Je démarrais la déconstruction de ma cabane pour la remonter à sa version, inchala, finale… Je me retrouvais de nouveau sous tente et mes affaires éparpillés dans le sable… Une désorganisation totale qui m’assomait entre les jours de travail, la pluie inattendue, le vent incessant et tout le reste… Il me fallait de nouveau rechercher du bon bois pour les piliers et armatures, refaire le toit, les murs, plus de douche, plus de cuisine, plus rien ou presque…
Soudain, le coup de blues… la fatigue… La porte du mur des lamentations céda un bout et un vent de questionnement m’envahit à y perdre l’envie…
Les questions sans cesse que l’on me pose se répercutaient sans fond dans mon esprit… “Mais où vas-tu? Que cherches-tu? N’as tu pas de famille? Une maison? Une femme, des enfants? Où veux tu vivre, te poser, t’installer?” “Qu’as tu construit jusque là?”.
Etre sur la route à vingt ans, ça à du sens, ça se comprend et c’est même respecté et encouragé, une forme de vieille coutume qui laisse un jeune partir pour devenir un homme avant de revenir chez les siens après un long périple pour à son tour construire sa maison, fonder une famille et partager ses expériences. Mais lorsque que l’on a oublié de rentrer chez soi et que l’on est encore à flirter avec la liberté à trente ans, ça n’a plus le même sens… On attire plus le même regard… On devient itinérant, en fuite, irresponsable ou louche pour le moindre…
Chacune de ces réflexions me hantaient et je cherchais les réponses, m’expliquer, pour autant à moi même… Qu’est-ce que je fous là?
Puis, doucement, le rythme de la mer, la caresse du vent et la vue infinie calma mes doutes… Une inspiration profonde me permit d’expirer les mauvaises idées, ou du moins celle qui n’ont plus aucun sens… Je suis ici aujourd’hui, je ne peux rien y changer… Le passé est intouchable, le futur impalpable, je n’avais plus que le présent pour me rassurer… Je me tournais alors vers ma hutte et soudain j’y voyais un palace … Je pris à nouveau conscience de la chance que j’avais…
A y regarder de plus près, tout allaient tellement mieux! J’étais en train de me construire un chalet antique au bord du pacifique, sur la plage, à une dizaine de mètres de la marée haute et une vingtaine de mètre de la jungle, dans une des plus belle baie du pays! Avec en plus les plus belles cartes en main ; José, en charge du terrain, me laissait totalement libre dans mon projet et m’avais laissé m’installer sur la plus belle partie du terrain, eau courante en prime…
Je m’imaginais alors le produit fini, le palace de bois et de feuilles de cocotiers debout, face à la mer ; avec douche, salles de bains, cuisine, salle à manger, chambre, petite terrasse privée à l’avant vu sur la mer, un jardin immense derrière s’enfonçant dans la jungle et peut-être même une mezzanine avec un hamac et une vue de haut sur toute la baie…
C’est encore plus beau que dans les magazines, ces photos du paradis où les cocotiers plongent des immenses plages de sable vers la mer turquoise reflétant un des plus beau coucher de soleil de votre vie… J’y étais!
Je retrouvais alors le sourire et la foi… J’étais en train de vivre un rêve!
Il m’a fallu un sacré temps pour m’adapter pourtant… Plus qu’ailleurs… Ce qui suit n’est pas voulu comme un jugement, mais comme un sentiment… Même si je sais qu’il ne sera pas pris de même, bref…
En Europe, je passais pratiquement inaperçu entre tous, ce n’est qu’en me rencontrant que l’on pouvait savoir que je n’étais pas du coin… Ici, non seulement je ne suis visiblement pas d’ici, mais l’on me confond trop souvent avec un touriste américain plein de pognon qui s’échappe pour un peu de liberté au soleil… Les gens d’ici les appellent les gringos pour “green-go… home”, un surnom que les uniformes verts de l’armée des Etats-Unis ont reçu par les locaux dans le temps des guerres entre eux…
Aujourd’hui, l’américain moyen aisé a trouvé une autre manière d’envahir ; il passe ses hivers au soleil, s’achète les terrains aux bords de plage à un prix ridicule, y construit des villas de luxe, monte des business immobiliers, exproprie les petites communautés de petit hameau paradisiaque pour y construire de gigantesque hôtels privés pour y accueillir ses compatriotes les plus riches et habitué à un monde de service, il emploie les locaux pour la main d’oeuvre et s’assure le maximum de profit pour lui-même…
Tandis qu’un Mexicain doit prouver par des dossiers lourds et un bon compte en banque au risque de se faire tirer dessus à la frontière, juste pour traverser les lignes, un citoyen du Nord, lui, qu’il soit hippie et sans le sou ou le pire des escrocs reconnus, il est toujours le bienvenu dans le sud… Et je crois bien avoir entendu la même chose entre l’Europe et certains pays en Afrique comme la Tunisie, le Maroc et bien d’autres… Combien d’européens se retrouvent ils enfermés dans un centre de rétention juste parce qu’il n’est pas tout à fait en règle?
Le Nord recherche souvent un peu de liberté et de simplicité dans les pays du sud tout en imposant le minimum de services dont ils sont habitués, tandis que ceux du Sud cherche souvent la croissance, la technologie, et leurs ressources qui sont achetées à des prix dérisoires par les pays du nord et gaspillées sans même en avoir conscience…
C’est donc un peu compréhensible qu’il y ai une certaine distance, même si personne n’est un ange plus que l’autre, l’histoire fait que j’ai le visage de leurs ennemis… Mais personnellement, et comme beaucoup d’entre nous, je pense, je n’y suis pas pour grand chose si j’ai réellement le choix, et j’aimerais être jugé pour mes actes et non pour ma couleur de peau… (Ai-je déjà entendu ça quelque part?)… Sans cette différence, nous sommes les mêmes et j’apprécierais de pouvoir partager des moments plus chaleureux que de se regarder en chien de faillance la plupart du temps…
Mais doucement, le respect s’installe… Ceux qui me connaissent parlent â ceux qui ne m’ont pas encore abordé… et certains me protègent même des plus rancuniers de la vie… C’est un processus plus long, mais bien plus fort…
Il y a aussi l’âge… Je n’ai plus vingt ans et je ne suis plus de sortie constante à être super social… J’aime me retirer et profiter de moments seuls, me reposer, reprendre de l’énergie, créer, écrire, rêver… j’apprécie aussi le confort plus qu’avant et préfère dépenser dans ce sens, m’assurer un peu d’économie au cas où pour en profiter plus à long terme… Je ne suis plus aussi flexible que dans le temps… Retourner dans un stade de survie n’est plus vraiment dans mes premiers souhaits…
Je dois m’assurer plus de stabilité, d’abord par ces derniers facteurs, mais aussi parce que je suis très loin de chez moi… Un océan me sépare de mon pays et de ma culture, de mes amis et des lois qui me protège… Il faut que j’ai constamment un plan de secours, une porte de sortie, au cas où… Je dois jouer avec des systèmes bien différents, le temps de mes visas, les frontières etc…
Dans ma situation, il est difficile de prévoir des permissions de travail, et pourtant, dans cette même situation, il est encore plus difficile de vivre sans travailler… Il me faut donc faire les bons choix et prévoir de l’avance toujours dans mes projets…
Je travaille donc… à risque… Je dois toujours faire attention de ne pas fâcher un rancunier… Je dois serrer les dents quelques fois et mâcher mes réflexes… Mais je m’en sors bien…
J’ai préféré travailler pour Jolanda et Léon, ce couple d’anciens motards Hollandais échoués ici il y a sept ans après un tour du monde de trois ans en grosse bécane allemande… Ils ont monté un restaurant asiatic européen front beach et des bungalows à louer dans le petit village voisin retiré dans la jungle…
Nous avons ouvert le bar tard le soir pour la première fois cette année après une longue discution sur le sujet l’été dernier… J’ai eu leur confiance, ils me laissent la clef du restaurant et je gère l’affaire le soir… Ce fût aussi une grosse bataille à mener… Trouver le bon collègue assez honnête pour ne pas tout foutre en l’air, garder une organisation gérable derrière le bar et dans les stocks dans une mini bodega, ainsi que de gérer les alcooliques locaux dans un espace totalement ouvert et enfin gérer le caractère reconnu têtu et antisocial de ma patronne avec mon caractère plutôt impulsif et nerveux …
Ce fût un succès! Non seulement ils sont ravis de la saison qui est une des plus belles depuis qu’ils ont ouvert, mais aujourd’hui ils sont prêts à tout pour m’avoir légalement! Je vais donc démarrer une nouvelle saison avec un gros souci en moins ; je serais légal et libre enfin!
Ce sont les vacances pour nous maintenant. La saison haute se termine avec les beaux jours qui reviennent dans le nord… Les campings se sont vidés et le village se retrouve enfin avec lui-même. Le silence des hommes a laissé place aux doux chants de la nature si bien rythmé par le fracas des vagues s’échouant sur les plages à nouveau désertes et paradisiaques…
Ma cabane est en fin de construction, le palace prends sa forme tant recherché… Il me faut encore le préparer pour la saison des pluies qui ne tarderont plus à venir… Doubler les murs extérieur avec des feuilles de palmes, bien isoler le toit et la chambre… Terminer les portes, construire ou récupérer une base de lit, des bricoles à droite à gauche, un nouveau moustiquaire… Qu’il soit fin prêt pour recevoir quelques douces âmes en errance dans le coin…
L’été sera bien chargé tout de même ; nous avons plein d’idées pour améliorer le bar avant la nouvelle saison: construire une nouvelle bodega sur le parking du resto pour y vendre les confitures et sauces home made de Jolanda ; refaire un bar plus grand pour deux barmans et un comptoir plus attractif ; se brancher sur le net et ouvrir une page facebook et un siteweb bien adapté traduit en français, anglais, espagnol ; repenser les formules de menus et quelques travaux par ci par là…
ça m’assure du boulot et des finances… Et de mon côté, il faudra que je prenne le temps d’écrire… enfin…
J’en arrive maintenant à la fin de mon visa et je dois sortir du pays pour renouveler mes papiers avant de pouvoir me légaliser complètement… Mais je ne me sens pas prêt du tout à repartir sur la route tout de suite et j’ai du mal à me préparer… Je suis enfin en vacances et j’apprécie ce moment de calme et j’aimerais en profiter un peu avant de refaire mes sacs, ne serait-ce que pour quelques jours… Mais je n’ai pas le choix… Je devrais partir d’ici quelques jours, pour une semaine…
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